⭐ Cowboys ⭐ Indiens* ⭐ Colt ⭐
* On dit « nations autochtones » aujourd’hui, mais j’utilise toujours avec respect le mot Indiens parce qu’il représente mes rêves de gosse !
Je suis né en 1967, mon père était éleveur et moniteur d’équitation, ma mère professeure des écoles.
J’ai passé un bac Arts Plastiques, études aux Beaux-Arts d’Angoulême, travaillé trois ans dans l’animation, les tortues Ninja, Denver le Dino, Lucky Luke, etc… Mon premier album de BD : Gorn, en 1992.
🌱 Tes débuts ?
Ma fille ainée monte chaque semaine et pratique le tir à l’arc équestre depuis quelques temps. Moi je ne monte plus depuis des années. Mais il y a des chevaux dans le pré derrière chez moi, des poulains de deux ans en ce moment. J’ouvre mes volets et les contemple chaque matin, comme dans mon enfance, la corvée des boxes en moins !
Depuis tout petit, je regardais les westerns à la télé, puis les Blueberry, Tuniques bleues, etc. Jouer aux cow-boys et aux indiens, les grands espaces, la vie sans limite…
Mes plus grands modèles liés à l’Ouest : Frederic Remington, Hermann avec sa série Comanche, et la stature de Gary Cooper et Eastwood !
Le western représente pour moi un monde nouveau, sans limite, un espoir de vie nouvelle. Si je devais donner une image : des cavaliers amérindiens pourchassant un troupeau de bisons.
🌵 La vie du Far West ?
Les idées reçues sur la conquête de l’Ouest sont nombreuses et ont évolué au fil des époques. Les peuples autochtones par exemple sont passés de cruels sauvages à gentils hippies. La réalité est plus nuancée.
Pour mieux comprendre la réalité de la dimension travail du western, la vie des vrais cowboys américains, le travail d’élevage, une série comme Yellowstone peut amener une description romancée de la vie de garçon vacher.
En réalité, tout est difficile dans la vie des cowboys. Trouver de l’eau potable est difficile, se nourrir quotidiennement et conserver la nourriture. La moindre maladie ou blessure peut vous emporter. Se déplacer prend des jours jusqu’au premier patelin ou au premier voisin.
L’Ouest était brutal : j’ai montré quelques destins assez cruels. Cependant, le format d’histoires courtes ne permet pas de s’étendre dans les scènes de sadisme et de cruauté, c’est tant mieux, je n’y tiens pas. Les textes suffisent souvent à décrire les évènements sans en montrer l’horreur en image.
👩🌾 La place des femmes ?
Dans les territoires de la frontière, de l’autre côté du Mississippi, il n’y a qu’une femme pour dix hommes, alors qu’elles sont une majorité dans l’est.
Les femmes de l’Ouest ont tout affronté, comme les hommes, et ont prouvé leur valeur et leur force à ces durs à cuire. Elles ont obtenu leur respect et des droits que les femmes de l’Est ou du vieux continent ont attendu encore longtemps.
Elles ont bien souvent fait avec les moyens du bord, médecine, nourriture, accouchements, éducation des enfants. Elles ont été la base des « forces civilisatrices », du point de vue des colons, dans un pays immense et sauvage à leurs yeux.
Faites l’expérience de demander aux gens de nommer une femme célèbre de l’Ouest. Et devinez quoi ? Calamity Jane arrive en tête, et… aucune autre n’est jamais nommée. Toutes ont des destins passionnants, et comme pour les hommes, je n’ai pas un nom unique à fournir, il y en a trop d’intéressantes !
J’ai découvert que le patriarcat s’est longtemps soucié de cacher, voire évincer ces destins de femmes et leurs contributions à la naissance d’une des nations les plus puissantes depuis deux siècles.
🐎 Les chevaux ?
A l’époque, les chevaux étaient un réel moyen de survie, une force motrice pour les transports, l’agriculture, l’élevage. Les chevaux sont un bien précieux. Pourtant, des millions seront sacrifiés pendant la guerre de Sécession.
La vie et le respect de l’animal n’avaient pas la même importance qu’aujourd’hui. Une cavalière aujourd’hui considèrera son cheval comme un membre de la famille. Autrefois, celui-ci était avant tout un outil. Un cowboy durant un round-up montait plusieurs chevaux, et ceux-ci appartenaient bien souvent au rancher. Je ne sais pas s’ils avaient beaucoup d’affection pour leurs montures. L’empathie envers les animaux est un phénomène assez récent.
Dans les westerns, le cheval a toujours été un personnage à part entière : il est partout, à moins de faire une histoire pré Christophe Colomb. Dans Indians, j’ai montré l’importance que le cheval revêt très rapidement aux yeux des peuples autochtones. Le cheval change leur mode de vie de façon spectaculaire.
Pas de colons sans cheval, pas de poursuite infernale, de charge de cavalerie, de voyage du héros solitaire ou de round-up au Texas. Mais beaucoup d’illustrateurs redoutent d’avoir à en dessiner. Le cheval est une mécanique particulière, belle et complexe.
Pour représenter les chevaux dans les westerns, il est important d’éviter les clichés. Ne pas copier Giraud, dessinateur de Blueberry. Il avait appris de Jigé et s’en était libéré au fil des ans pour trouver sa fabuleuse vision du cheval. Mais beaucoup de dessinateurs ouvrent ses livres pour s’en inspirer au lieu de comprendre comment ça fonctionne, afin de trouver leur style.
D’autre part, le cheval est souvent représenté du style Quarter Horse, costaud, musclé. Il faut regarder les dessins de Frederic Remington pour comprendre que les aridelles maigreuses au dos creux, les petits mustangs aux pieds secs, étaient la majorité dans l’Ouest. Dans l’Est, les chevaux croisés avec des pur-sang anglais ou des selle français étaient nombreux. Les Appaloosas furent des croisements de chevaux de trait français du Canada avec des chevaux de la nation Nez-percé.
Michel Blanc-Dumont dessine de façon passionnée les Quarter Horses. Il est un des initiateurs de cette race et de la monte western en France. Je ne pourrais pas rivaliser pour dessiner le cheval du western moderne.
Dans mes albums, je suis particulièrement fier de la scène de dressage dans un canyon, dans mon album Ghost Kid. Une charge indienne contre des chasseurs de bisons dans La piste des Ombres. Parfois une case par ci, par là. Mais je préfère le travail de celles et ceux avec lesquels je collabore sur la série Go West. Ce sont des variétés de styles, d’attitudes équestres, de visions différentes des artistes, c’est très riche.
🖼️ L’idée de l’album ?
Après 4 tomes consacrés à la conquête de l’ouest américain, il était temps de créer un album consacré aux femmes ! Il y avait déjà des personnages féminins dans les précédents, mais je tenais à montrer aux lectrices et lecteurs que tout ne s’était pas fait à coups de colts.
Ces regards féminins apportent du renouveau à la représentation du western. On s’éloigne enfin du cliché du héros mal rasé, qui pue la sueur et machouille son cigare, du combat très viril du bien et du mal — que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans l’esprit américain — le héros qui poursuit les bandits ou combat les Indiens. Les femmes ont leur vision du monde et de la vie très différente, moins dans l’affrontement, elles sont plus proches des vraies préoccupations du monde et dans l’empathie.
A mon humble niveau, j’ai un peu le sentiment de réparer une forme d’injustice en racontant ces histoires. Le cinéma hollywoodien a énormément contribué à minimiser l’influence des femmes dans la construction américaine. Elles n’ont eu que les rôles de fiancée fragile, d’institutrice revêche et enquiquineuse, ou la fille de saloon docile et vulgaire, toutes faire valoir du héros justicier au colt ravageur. Aujourd’hui, on arrive à un excès inverse, des séries montrant des femmes canardeuses et caricaturales, prenant la place des « super mâles ». Montrer de vraies femmes, avec leurs forces, leurs faiblesses, je trouve cela plus passionnant.
Si je devais résumer l’âme de cet album en un mot : « Humanité ».
🎨 Les illustrations ?
Selon le propos et l’atmosphère qu’on veut donner à l’histoire, on va plutôt avoir des illustrations documentaires ou graphiques. Par exemple, Gaëlle Hersent a réussi à décrire la beauté des montagnes du Colorado avec des aquarelles démentielles, très picturales, tandis que Laura Zuccheri a décrit avec beaucoup de minutie les forêts de Virginie. On peut tout faire en bande dessinée.
Il y a 13 illustratrices, pour les différentes histoires. J’avais besoin de leur point de vue sur mes histoires, leur regard graphique sur un sujet encore très masculin. Le western en BD qui a tendance à tourner en rond en sera peut-être un peu transformé.
Chaque histoire a été attribuée à un artiste en fonction de leur affinité avec tel ou tel sujet, telle époque, leur envie de dessiner des chevaux, des armes, des paysages…
L’unicité de l’écriture permet de garder une unité malgré la diversité des styles. Par mes mots, il n’y a qu’une seule voix dans la tête du lecteur, et la narration est travaillée comme un tout. Les styles différents amènent le changement de décors, d’ambiances.
Certaines contributions sont étonnantes : certaines autrices viennent de l’illustration pour la jeunesse. Elles ont durci le ton de leur dessin tout en conservant beaucoup de tendresse.
⏳ Le western de l’époque v/s l’actuel ?
Celui d’aujourd’hui est un loisir, une passion, un sport, un choix. Celui d’hier est un mode de vie, de survie même, il n’y a pas le choix.
L’esprit cow-boy est à mettre à part de l’esprit pionnier. Ces derniers rêvent d’un monde meilleur, un monde nouveau, aller toujours plus loin, ils sont les vecteurs du progrès et par là même du monde moderne. Le cow-boy au contraire est à la recherche de la solitude, d’une vie au plus près de la nature, des chevaux et du monde sauvage. Ils peuvent être considérés comme rétrogrades, nostalgiques d’un passé. D’où les conflits d’ailleurs entre colons et cow-boys au 19ème siècle. Moi je suis plutôt cow-boy, le monde moderne et ses dérives m’effraie.
La philosophie western est toujours très active, plutôt discrète médiatiquement il me semble, mais très variée. Il y a les passionnés de danse country, les cavaliers, les tireurs de cowboy action shooting, les reconstitueurs qui revivent lors de rassemblements le mode de vie des pionniers ou des peuples autochtones. Aux USA, il y a également le cowboy action shooting monté, spectaculaire mais je ne sais pas si les chevaux ne souffrent pas rapidement de problèmes articulaires.
On peut cependant noter une différence entre western à l’américaine et à la française : nous rêvons d’un monde imaginaire, du rêve américain. Les Américains le vivent comme une conservation de leur passé, de leurs traditions. Ils sont pourtant bien souvent éloignés de la réalité historique, ils ont réinventé leur histoire sur bien des points.
Je ne sais pas si les cowgirls sont suffisamment mises en valeur dans l’équitation western de nos jours, mais j’ai l’impression qu’il y a un nombre important de cavalières, comme en équitation académique. Il y a de toute façon beaucoup plus de femmes que d’hommes qui pratiquent l’équitation aujourd’hui.
Il y encore des figures féminines « façon western », par exemple Kenda Lenseigne en cowboy mounted shooting, mais je dirais que d’une manière générale, les femmes d’aujourd’hui sont toutes des battantes qui n’ont rien à envier aux pistoleros d’hier.
🏆 Les disciplines modernes ?
Je ne connais les différentes disciplines de l’équitation western que de loin. Je regarde parfois des vidéos. Le travail actuel est très respectueux des chevaux, le travail sur la bouche est très doux. On est loin de la monte des cowboys du 19ème qui s’inspirait du travail espagnol très dur pour les chevaux.
C’est très différent de la réalité historique, c’est un Far West idéal, fantasmé. Mais c’est tant mieux, pour les chevaux notamment.
L’évolution est nette, c’est passionnant. Quand je montais, l’insulte première dans le milieu équestre était de « monter comme un cowboy ». Aujourd’hui cette monte est enfin reconnue à sa juste valeur.
🗨️ Le mot de la fin ?
J’adorerais pouvoir voyager dans le temps et revenir au Far West ! Par exemple pour revoir la mort de Billy the Kid, histoire de vérifier s’il a vraiment été tué par Pat Garret !
Le western est à la fois un souvenir et à la fois une énergie encore vivante ! Nous sommes emprunts de la culture américaine depuis la seconde guerre mondiale. Mais le rêve américain est venu dès la Nouvelle France, au 16ème siècle, les trappeurs, les découvreurs de pistes, tous ces Français qui, avec les Espagnols, ont forgé cette Amérique actuelle tout autant que les anglo-saxons.
Si je devais dessiner les femmes dans le western moderne, je leur donnerai bien évidemment la même place qu’aux hommes ! Egalité, égalité !
Mon prochain projet sur le thème du western est le prochain tome de la série Go West. Il y a encore tellement de sujets à traiter dans le western ! Je continuerai à y travailler, tant qu’on s’amusera en tout cas !
✨ Un immense merci à Tiburce pour son temps, son regard passionné sur l’Ouest, et pour cet hommage vibrant à celles qui ont façonné la Frontière autant que les cow-boys ! ✨
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